C’est quasiment devenu une constante après chaque coup d’État militaire en Afrique depuis au moins une décennie. Les changements au sommet de l’État se traduisent par des reconfigurations d’alliances sur la scène internationale.
En revanche, depuis les alternances démocratiques pacifiques, y compris récemment au Sénégal où l’exécutif actuel, alors dans l’opposition, s’était singularisé par une certaine radicalité envers la France, on n’a guère assisté à une politique de la table rase ou à un grand chambardement au plan diplomatique. Tout au plus quelques aménagements symboliques s’agissant de la coopération militaire.
Éric Topona
Au Sahel, qui est l’exemple le plus emblématique de cette nouvelle donne, tous les chemins semblent mener à Moscou, tout au moins jusqu’à la déroute récente des paramilitaires russes au Mali.
Le nouveau pouvoir militaire à Madagascar est arrivé aux affaires en octobre 2025, suite aux mouvements de révolte de la génération Z (qui ont essaimé dans le pays jusqu’à la chute d’Andry Rajoelina). Il s’est par la suite imposé, auprès de la jeunesse malgache révoltée, comme la seule force organisée à même de traduire dans le quotidien ses aspirations légitimes. L’un de ses premiers actes majeurs, une fois aux affaires, n’aura pas été de les satisfaire, mais de se singulariser sur la scène diplomatique, comme pour marquer symboliquement le début d’une nouvelle ère.
» Jeu d’équilibriste » ?
En effet, la visite à Moscou, le 19 février 2026, du nouvel homme fort de Madagascar, Michaël Randrianirina, n’aura guère laissé indifférents les citoyens de son pays tout autant que les observateurs habituels de la scène politique malgache. Et ce d’autant plus que, cinq jours plus tard, le président de la République malgache se rendra à Paris où il sera reçu à déjeuner par le chef de l’État français, Emmanuel Macron. Le journal Le Monde, à l’instar de nombreux autres médias internationaux, a cru voir dans ces deux voyages quasi simultanés un « jeu d‘équilibriste ». S’il ne s’agissait que d’un jeu d’équilibriste, il n’y aurait pas lieu de s’y attarder. « Les États n’ont pas d’amis, ils n’ont que des intérêts. ». C’est pourquoi la diversification des relations internationales, que revendiquent nombre d’États africains qui resserrent leurs liens avec Moscou, est aussi vieille que l’État moderne.
Dividendes de la coopération avec Moscou
Mais ce que l’on a observé, s’agissant de cette nouvelle ère à Madagascar et qui suscite moult questionnements, c’est l’étonnante publicité faite récemment par les nouvelles autorités malgaches autour d’un matériel militaire de seconde main présenté comme les dividendes de la coopération militaire renforcée avec Moscou. Tant et si bien que les médias du pouvoir ont créé un programme spécifique pour vanter les retombées positives de cette nouvelle idylle avec la Russie.
Si on s’arrêtait à cette propagande somme toute banale des médias d’État en Afrique, on arriverait à conclure qu’il n’y a rien de nouveau sous le soleil.
Toutefois, dans les mois qui ont suivi ce déploiement tous azimuts de la diplomatie russe sur la Grande Île, il y eut une violente campagne de désinformation contre la France et sa présence à Madagascar.
L’un des derniers épisodes en date de ces manœuvres de déstabilisation cybernétique, dans lesquelles excelle Moscou, fut une avalanche d’accusations diffamatoires portées sur les réseaux sociaux contre l’attaché de sécurité intérieure à l’ambassade de France à Antananarivo. Celui-ci, selon le narratif utilisé, s’emploierait à déstabiliser le nouveau pouvoir malgache sur les réseaux sociaux, avec la complicité occulte des opposants au nouveau régime.
En dépit des démentis de Paris, l’ambassadeur de France a été convoqué au ministère malgache des Affaires étrangères, qui réclame désormais le départ du diplomate français. Le 28 avril, le ministère français de l’Europe et des Affaires étrangères a convoqué le chargé d’affaires de l’ambassade de Madagascar à Paris afin d’exprimer sa forte désapprobation concernant la déclaration d’un diplomate français à Tananarive « persona non grata ».
Cette atmosphère de soudaine défiance envers la France, qui intervient deux mois seulement après la visite à Paris du président Randrianirina, n’est pas fortuite. Le procédé est en tous points semblable à la méthode classique des proxys de Moscou au Sahel et dans d’autres États africains et qui a fait ses preuves, jusqu’à ce que le narratif russe se décrédibilise progressivement sur le terrain des réalités africaines et des promesses de coopération non tenues. La tension est apparemment retombée. Mercredi 29 avril, la présidence de Madagascar a fait savoir que le colonel Michaël Randrianirina et son homologue français, Emmanuel Macron, ont échangé par téléphone. Dans son communiqué, la présidence malgache a écrit : « Nous miserons sur la confiance mutuelle pour bâtir un partenariat durable. ».
C’est dans ce contexte que Thierry Rakotonarivo, le président de la Commission électorale nationale indépendante (CENI) de Madagascar, a effectué un voyage à Moscou à la mi-avril. Il a rencontré son homologue russe, Ella Pamfilov, lors d’une réunion internationale sur l’observation des élections, événement organisé par Moscou.
Lors de cette réunion, la Russie a proposé son soutien à la Grande Île pour l’organisation des élections de 2027 (notamment le référendum sur la nouvelle Constitution et l’élection présidentielle, conformément au Programme de la refondation). La proposition a été bien accueillie par la CENI.
Sources d’inquiétudes
Au regard de cette configuration diplomatique nouvelle dans laquelle les autorités malgaches semblent vouloir s’inscrire durablement, il y a lieu de s’inquiéter lorsque l’on voit l’effondrement des promesses russes sur la scène internationale. En Syrie, au Vénézuéla, en Iran et actuellement au Sahel, les dirigeants comme les peuples déchantent. Pour s’en tenir à l’actualité récente, le Mali est l’exemple emblématique et le plus pathétique de ces illusions perdues.
De 2021 à 2026, plus de 900 millions de dollars ont été dépensés par la junte malienne pour sécuriser ses institutions et ses populations et reconquérir l’intégrité de son territoire. À l’heure du bilan, le constat d’échec est sans appel. Et dans les deux autres pays de l’Alliance des États du Sahel (AES), que la propagande russe vantait aux opinions publiques africaines comme la preuve de l’efficacité de la coopération militaire avec la Russie, c’est désormais le grand désenchantement.
Le pouvoir d’Antananarivo devrait en tirer les leçons en vue d’un positionnement diplomatique durable dans un monde dangereusement mouvant et incertain.
