Paris-N’Djamena : le retour de l’idylle ?

Cinq visites en cinq ans, dont deux pour la seule année 2026 : l’intensité des échanges au sommet entre Paris et N’Djamena intrigue autant qu’elle interpelle. Alors que la coopération militaire avec la France est décriée au Sahel et que l’illusion d’une alternative russe s’effrite face aux réalités du terrain, le partenariat franco-tchadien connaît une véritable renaissance. Entre réalisme géopolitique, impératifs sécuritaires et enjeux économiques, décryptage d’un retour de flamme stratégique. Éric Topona.

La visite de travail que vient d’effectuer à Paris, les 12 et 13 octobre 2026, le chef de l’État tchadien, le maréchal Mahamat Idriss Déby Itno, n’a guère laissé indifférents de nombreux observateurs des relations franco-tchadiennes, voire de la scène politique africaine.

En effet, cette visite intervient quelques mois seulement après celle effectuée par le dirigeant tchadien fin janvier 2026. Les deux chefs d’État se sont également rencontrés en marge du sommet Africa Forward (« Partenariats entre les pays africains et la France pour l’innovation et la croissance »), qui s’est tenu les 11 et 12 mai 2026 à Nairobi, au Kenya. En cinq ans de pouvoir, Mahamat Idriss Déby Itno s’est rendu cinq fois en France, un record. Rarement dans l’histoire des relations diplomatiques entre la France et les pays africains, des rencontres au plus haut sommet ne se sont enchaînées avec une telle proximité temporelle.

Cette dynamique est d’autant plus remarquable qu’elle survient après une période de crispation où un épais nuage aura momentanément assombri les relations entre les deux pays, notamment en matière de coopération militaire et de défense.
Diversification de la coopération
Si la rencontre de mai 2026 avait essentiellement porté sur la diversification et le renforcement de la coopération dans les domaines économiques, de la formation, de l’emploi des jeunes et de la santé, la dernière s’est axée sur la défense et la coopération militaire (formation, logistique, renseignement).

Il est par ailleurs significatif de rappeler que trois semaines plus tôt, le Mouvement des entrepreneurs de France (Medef International), le patronat tchadien, des membres du gouvernement du Tchad en charge des questions économiques et sociales, ainsi que l’ambassade du Tchad en France se sont réunis dans le cadre d’un forum d’affaires. Cette rencontre s’est conclue par la signature de plusieurs accords entre les parties française et tchadienne.

« Déclaration d’intention » pour relancer et restructurer la coopération militaire

Au-delà de ces différentes initiatives qui attestent indubitablement d’un renforcement des relations diplomatiques, le contexte de ce renouveau mérite la plus grande attention. La rencontre du 13 octobre 2026 revêt une importance capitale en raison même de son objet principal : la défense.

C’est ainsi que les deux dirigeants ont assisté, à l’issue de leur rencontre, à la signature d’une « déclaration d’intention » qui a été signée par les ministres chargés de la Défense, Catherine Vautrin pour la France et le général Issakha Maloua Djamous pour le Tchad.

Cette « déclaration d’intention » porte notamment sur la coopération en matière de capacités de défense et doit servir de cadre pour « structurer et développer » la coopération bilatérale de défense, notamment dans quatre domaines :
-formation ;
-expertise ;
-industrie de défense ;
-technologies, avec l’objectif de contribuer au développement des capacités des forces armées tchadiennes.

Cependant, à ce stade, les modalités précises de cette coopération n’ont pas été communiquées par la partie française et tchadienne. Selon plusieurs sources, la « déclaration d’intention » n’ouvre pas immédiatement la voie au retour des forces françaises au Tchad.
Par ailleurs, depuis près d’une décennie, et durant les deux mandats d’Emmanuel Macron, la coopération militaire de la France avec l’Afrique, et particulièrement avec les pays du Sahel, a été vivement critiquée pour son incapacité à endiguer l’expansion du terrorisme djihadiste. Pire, certaines voix accusent sans preuve la France d’être la cause sous-jacente de cette expansion.

Installation d’un terreau idéologique russe

La Russie de Vladimir Poutine n’a pas été étrangère à cette contestation. S’appuyant sur les mercenaires du groupe Wagner menés à l’époque par Evgueni Prigojine, Moscou a su bâtir un terreau idéologique puissant. Elle s’est ainsi imposée auprès d’une partie non négligeable des opinions publiques sahéliennes comme l’unique recours efficace pour garantir leur sécurité à court, moyen et long terme. À tel point que certains pays africains, qui jouissaient jusque-là d’une relative stabilité, n’ont pas été insensibles aux sirènes moscovites.
Cependant, à l’épreuve du réel, la Russie est apparue tout aussi vulnérable sur les théâtres d’opérations africains que les forces armées régulières qu’elle était venue sauver d’une débâcle face aux djihadistes. Certes, certains modéreront ce constat en évoquant le retour récent des forces armées maliennes dans la ville stratégique de Kidal (nord), mais il s’agit là de l’arbre qui cache la forêt des échecs cuisants des hommes de Wagner au Mali. Sans oublier la récente mutinerie au Niger encore gravée dans les mémoires.

Sur le plan interne, la Russie est manifestement enlisée dans une guerre d’agression sans issue en Ukraine. Les dégâts matériels considérables infligés par l’armée ukrainienne ont largement écorné le mythe de son invincibilité et de sa suprématie militaire.
Réalisme et lucidité
Ce nouveau départ dans les relations franco-tchadiennes obéit au principe de réalité et à une lecture lucide de l’environnement géopolitique global par les deux partenaires.

Pour la France, il est essentiel de maintenir une présence dans cette région clé de l’Afrique. Une absence totale de cet espace aux enjeux géostratégiques majeurs risquerait de fragiliser durablement ses intérêts en Afrique de l’Ouest et du Centre et au Sahel.

Pour le Tchad, qui contient depuis longtemps à ses frontières des crises sécuritaires émanant des pays voisins (Libye, Soudan, RCA, Niger), il est vital pour sa sécurité intérieure et la stabilité de ses institutions de renforcer la formation de ses troupes et de disposer de sources de renseignement fiables afin d’agir avec promptitude et efficacité. De surcroît, les liens historiques entre les forces de défense des deux pays offrent des mécanismes de coopération qui ont déjà fait leurs preuves lors de moments décisifs, quoique fortement décriés par une partie de l’opinion, notamment tchadienne.

Ce retour de flamme dans la coopération franco-tchadienne n’a pas manqué de susciter sarcasmes et critiques parmi les relais de la propagande russe en Afrique. Mais ces réactions traduisent surtout un désarroi croissant : au fil du temps, Moscou fait de moins en moins rêver et inquiète désormais plus qu’elle ne rassure.  

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