Le Messianisme géopolitique de Moscou en Afrique

Il pourrait sembler prématuré pour certains observateurs, de questionner le bilan de la présence russe sur le continent africain. Surtout, depuis que Vladimir Poutine s’est positionné comme son bouclier contre un supposé néo-impérialisme occidental, européen en particulier.

Mais aussi et surtout comme la locomotive sur le chemin abrupt de son accession à sa souveraineté véritable.

C’est non sans exagération qu’il convient d’affirmer que la Russie a fait son grand retour en Afrique en vendant un rêve d’émancipation, comme ce fut le cas aux heures les plus chaudes de la guerre froide et de l’affrontement idéologique Est-Ouest.
Toutefois, cette Russie nouvelle qui, dans les faits n’avait jamais quitté l’Afrique, a en commun avec celle de la fin de la Seconde Guerre mondiale l’exportation d’un récit de grandeur et de libération des peuples de l’ancien Tiers-Monde. Ceux-ci demeurent, selon son narratif, sous le joug occidental. Le nouveau récit russe du Kremlin avait pour lui deux atouts majeurs pour plaire aux masses africaines.
Les fruits ont-ils tenu la promesse des fleurs?
D’une part, la Russie de Poutine se targue de n’avoir jamais colonisé l’Afrique contrairement à l’Europe. D’autre part, cette Russie qui peine cependant à dissimuler ses intentions impériales s’adresse à une population extrêmement jeune, qui n’a pas connu les années de lutte d’indépendance de ses aïeuls, avec son lot de contradictions et de vérités dissimulées.
Or, pour cette jeunesse dont le grand nombre pâtit d’un profond déclassement économique et social, les propagandistes de Moscou lui vendent le mythe d’une Russie libératrice et de progrès qui viendra la mettre à « l’abri de la peur et du besoin ».
À cet égard, le fameux sommet Russie-Afrique de Sotchi en 2019, qui fut aussi un véritable réquisitoire contre la présence occidentale en Afrique, est apparu pour de nombreux Africains comme le début d’une ère radicalement nouvelle, annonciatrice de lendemains qui chantent.
Redéploiement version Poutine de la Russie en Afrique
Ce nouveau narratif russe du renouveau de sa relation avec l’Afrique ne s’est pas traduit par des investissements économiques massifs sur le continent des transferts de technologies et une coopération créatrice d’emplois.
Le rêve d’une Russie au chevet de l’Afrique s’est essentiellement illustré sur le terrain sécuritaire. Le groupe Wagner d’Evgueni Prigojine, aujourd’hui Africa Corps, en est la figure emblématique.
Ces paramilitaires russes sont la matérialisation arrogante et tapageuse d’un redéploiement version Poutine de la Russie en Afrique. Ils ont eu le bon sens de prendre pied essentiellement dans les États qui sont confrontés à d’importants problèmes de sécurisation de leurs frontières, notamment ceux qui subissent les menées déstabilisatrices du terrorisme djihadiste (les pays du Sahel).
Dans le même temps, Evgueni Prigojine et ses hommes ne se sont pas limités à investir les théâtres d’opérations. Ils ont également pris le soin de mettre en place un important service après-vente. À travers d’importantes activités de communication, aussi bien dans les médias traditionnels que dans la presse cybernétique, ils n’ont eu de cesse de vanter leurs succès sur le terrain, d’exhiber des trophées de guerre sur les réseaux sociaux, non sans prendre des vessies pour des lanternes, voire s’investir dans une propagande et une désinformation massive des opinions africaines.
À l’heure du bilan, le tableau de l’appui sécuritaire des paramilitaires russes à leur clientèle étatique africaine est nettement moins reluisant.
Il est clairement négatif, voire désastreux, au regard des graves problèmes de sécurité nationale auxquels sont confrontés les États auprès desquels ils sont grassement rémunérés.
Problèmes récurrents de sécurité
S’il ne faut s’en tenir qu’au premier trimestre de l’année 2026, le 29 janvier 2026, des combattants affiliés à l’État islamique au Sahel (EIS) lancent une attaque coordonnée contre l’aéroport international Diori Hamani de Niamey. L’assaut vise l’un des sites les plus sensibles du Niger : la base militaire 101, un espace où cohabitent plusieurs éléments de diverses forces armées, mais surtout des mercenaires russes de l’Africa Corps.
L’attaque est finalement repoussée avec l’appui des forces nigériennes et de leurs partenaires russes. Moscou communique rapidement sur l’intervention de l’Africa Corps, présentée comme un succès opérationnel. Mais les images diffusées par les assaillants et les informations recoupées auprès de sources locales révèlent un bilan plus préoccupant : plusieurs aéronefs de l’armée nigérienne sont détruits ou gravement endommagés, des infrastructures sont touchées, et la capacité de projection aérienne du pays est affaiblie.
Plus grave, l’attaque n’a pas été anticipée, ce qui révèle une défaillance manifeste du renseignement nigérien.
Le lundi 9 mars 2026, une nouvelle embuscade du (GSIM ou JNIM) visant un convoi russo-malien a eu lieu vers Nampala, près de la frontière mauritanienne. Cette fois-ci, au moins trois mercenaires d’Africa Corps ont été tués. Côté malien, l’armée n’a pas communiqué de bilan mais le nombre de morts annoncés par le JNIM s’élève à une dizaine de soldats.
Des revers retentissants
En amont de ces revers récents des paramilitaires russes en Afrique, il en existe d’autres encore plus retentissants.
En juillet 2024, les mercenaires russes et l’armée régulière malienne enregistrent une défaite cuisante à Tinzawaten au Mali où 80 mercenaires de Wagner et 40 soldats maliens sont tués par des djihadistes et séparatistes.
Les vidéos et les photos des troupes de Wagner, vaincues sur le champ de bataille face aux groupes djihadistes, ont porté un sérieux coup au narratif de Moscou sur la prétendue assurance-vie que Poutine pourrait garantir aux États africains. Voir ceux-là même qui furent longtemps célébrés comme leurs protecteurs invulnérables, prisonniers des djihadistes, les dépouilles de certains abandonnées sans sépultures en plein désert, a porté un coup irrémédiable aux garanties de sécurité que la Russie de Poutine était supposée apporter à l’Afrique.
En septembre 2024, de graves attaques sur Bamako sont revendiquées par le JNIM; plus de 70 personnes sont tuées dont au moins 10 mercenaires russes de Wagner. L’avion présidentiel malien a également été incendié.
En juin 2025, s’effectue la mutation de Wagner vers l’Africa Corps. On croit alors savoir que désormais directement rattachée au ministère russe de la défense, la nouvelle entité paramilitaire sera plus efficace dans la lutte de l’État malien contre le terrorisme djihadiste. Mais la situation sécuritaire ne cesse de se détériorer.
Le blocus de Bamako
Dès septembre 2025, début du blocus djihadiste par le JNIM au Mali, bloquant les approvisionnements en carburant. Africa Corps peine à assurer la sécurité des convois de carburant vers la capitale, provoquant de nombreuses pénuries. Alors que des signaux semblaient présager d’une atténuation de cette stratégie d’asphyxie par le JNIM et d’un retour durable à la normale dans la distribution des produits pétroliers, la situation s’est de nouveau détériorée au début du mois de mars 2026.
Suprême humiliation, l’État central, selon des sources concordantes relayées par le site Afrik.com, s’est résolu la mort dans l’âme à libérer des djihadistes afin que les convois puissent approvisionner à nouveau Bamako sans périls : « Selon des sources sécuritaires et des élus locaux cités par l’AFP, les services de renseignements maliens ont procédé en début de semaine, à la libération de plus de cent personnes accusées de liens avec les groupes jihadistes. En contrepartie, les convois de camions-citernes ont pu rejoindre Bamako sans être attaqués. L’accord a été conclu avant la fête de la korité, qui marque la fin du ramadan ».
En octobre 2025, le Mali a reçu de la Russie des assurances qui auraient pu permettre à ce pays d’amortir le préjudice économique et social de ce blocus du JNIM. Le président de la Transition, le général Assimi Goïta a reçu le Dr Alexey Keulika, directeur de la coordination et des opérations des capitaux africains de Russie (ACCORD).
À l’issue de cette visite, il a annoncé pouvoir livrer 200 000 tonnes par mois de produits agricoles et pétroliers au Mali. Sur le média malien Maliweb, fin octobre 2025, des locaux réagissent à cette annonce non sans sarcasmes : « C’est la blague de l’année, qu’il faudra ressortir dans 6 mois. »
Affairisme des paramilitaires russes
S’il est par contre un terrain où les paramilitaires russes se sont illustrés avec grand talent, c’est celui de l’affairisme. Avec des méthodes de moins en moins discrètes, les paramilitaires russes se sont avérés être de véritables entrepreneurs du crime, des affairistes qui mettaient à contribution leur haute main sur le commandement dans ces États africains faillis pour faire main basse sur leurs immenses richesses naturelles.
Une crise majeure, interne à la Russie et des basculements inattendus sur le terrain de la politique étrangère sont venus déconstruire la narratif russe.
La rébellion d’Evgueni Prigojine envers le pouvoir militaire central russe, qu’il accusait ostensiblement d’incompétence sur le terrain de la guerre d’invasion en Ukraine a suscité chez de nombreux Africains le sentiment inquiet que la Russie n’est peut-être pas cette imprenable citadelle tant vantée par les propagandistes africains de Moscou.
La disparition soudaine et tragique du patron de Wagner quelques semaines plus tard, a jeté un courant d’effroi et de perplexité chez de nombreux inconditionnels de Poutine en Afrique.
La capacité de Vladimir Poutine, et même de Xi Jinping à bâtir un monde véritablement multipolaire est mise à rudes épreuves par plusieurs événements. On peut citer entre autres, l’effondrement du régime de Bachar al-Assad, la destitution et la capture de Nicolás Maduro en terre vénézuélienne pour l’incarcérer aux États-Unis, la décapitation du pouvoir central iranien dans la guerre en cours au Moyen-Orient.
Le profil bas de la diplomatie moscovite depuis quelque temps, moins tonitruante et moins loquace sur ses mérites, en dit long sur la perte de crédit dont elle peine à se relever dans l’ensemble du Sud Global, notamment en Afrique. L’Iran, actuellement en guerre contre les États-Unis et Israël, n’a pas fait mystère de sa déception face au mutisme russe. Moscou s’est contenté de banales déclarations de principe.
En conclusion, la diplomatie russe en Afrique se trouve à un tournant.
Elle commence à pâtir d’un important déficit de crédibilité que ne peut plus dissiper sa propagande habituelle. Car les faits sont têtus et les peuples ne sont plus dupes.

L’analyse d’Éric Topona.

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