Coopération militaire entre N’Djaména et Paris: vers une nouvelle ère?

L’information sur la visite de travail à Paris du chef de l’État tchadien, Mahamat Idriss Deby Itno, le 29 janvier 2026, avait d’abord été perçue comme un canular lorsqu’elle a été ébruitée par certains organes de presse qui étaient manifestement dans le secret des dieux.

D’autant plus que dans cette époque de grande confusion informationnelle, il est difficile de faire le tri entre le bon grain et l’ivraie, les deepfake, les fake news, et l’information avérée ou officielle. Éric Topona.
La nouvelle n’a pas tardé à être officialisée par les deux gouvernements, laissant incrédules les opinions publiques, et même les spécialistes de longue date de la coopération entre le Tchad et la France. Surtout que dans la sillage de cette normalisation, aura suivi l’annonce de l’arrivée au pays de Toumaï d’une centaine de militaires français, et la visite prochaine à N’Djaména du général Pascal Ianni, à la tête du commandement de l’armée française pour l’Afrique.

Le doute était d’autant plus permis que les conditions dans lesquelles s’est effectuée le départ fin janvier 2025 des 1000 soldats français stationnés au Tchad, la communication autour de cette séquence diplomatique des relations tchado-françaises, a généré le sentiment que non seulement une page se tournait, mais que le ciel des relations entre les deux pays s’était chargé de gros nuages sombres qui ne se dissiperaient pas avant longtemps.
Des orages passagers

Beaucoup, dans les opinions publiques, notamment les nombreux activistes aux ordres de Moscou qui se réclament d’un panafricanisme douteux, voire mercantile, ne se sont guère privés de se réjouir de ce séisme, dans l’espoir clairement affiché de voir le pays de Mahamat Idriss Deby Itno rentrer dans le giron géopolitique de la Russie, par le biais de la très incertaine Alliance des États du Sahel (AES).

Mais c’était très vite aller en besogne pour ceux qui ont une connaissance ancienne de la coopération militaire, voire des relations diplomatiques entre le Tchad et la France sur le temps long.

Car, ce n’est pas la première fois que notamment, du côté de la partie tchadienne, ces relations connaissent des crispations. Il faut rappeler qu’au début des années 80, sous la présidence de Goukouni Weddeye (entre 1979 et 1982) et pendant le mandat finissant de Giscard d’Estaing, les autorités tchadiennes avaient pris une décision semblable en conseil des ministres.

Même du temps du Maréchal Idriss Deby Itno, les relations franco-tchadiennes ont connu des moments de fortes tensions durant la mobilisation des financements en vue de la construction du pipeline Tchad-Cameroun au début des années 2000.
Mais chacune de ces brouilles diplomatiques a été surmontée et les relations entre les deux pays sont reparties de plus belle.

Maintien des autres pans de la coopération franco-tchadienne
En dépit du départ des soldats français du Tchad, le 31 janvier 2025, l’Agence française de développement (AFD) poursuit ses activités à travers divers projets de développement.

Par ailleurs, Paris demeure l’un des premiers partenaires économiques du pays qui tire un excédent commercial de cette relation avec 271 milliards de FCFA (414 millions €) d’exportations contre 76 milliards FCFA (117 millions €) d’importations pour la France en 2024.
Au plan infrastructurel, la réhabilitation de la piste de l’aéroport international Hassan Djamous de N’Djamena est l’un des fleurons de cette coopération.
Les raisons de la réactivation de la coopération sécuritaire entre la France et le Tchad.

Au-delà de cet indispensable rappel, demeure dans de nombreux esprits la question de savoir quelles sont les considérations objectives qui ont rendu impérieuse la réactivation de la coopération sécuritaire entre les deux pays.

Pour la France, il est de notoriété publique que tout est mis en place par Moscou via ses satellites officiels ou informels, pour rendre opérationnellement impossible la présence française en Afrique. Y compris dans des pays où de solides relations ont été tissées entre les institutions comme entre les individus et les sociétés civiles, en dépit des drames de l’histoire.

Or, la France, comme d’ailleurs l’Europe, ne peuvent s’accommoder d’une absence durable dans la région stratégique du Sahel, alors que dans le même temps, en plus de la Russie, la diplomatie militaire américaine opère un retour en force au Sahel. Ainsi, a-t-on vu récemment un haut gradé de l’armée américaine reçu au Mali, et au niveau plus large de l’Afrique de l’ouest, des instructeurs américains débarquer au Nigeria.

Environnement régional incertain
Le Tchad, depuis son accession à la souveraineté internationale, a toujours baigné dans un environnement régional incertain et crisogène. Ces périls géostratégiques récurrents se sont accrus depuis quelques années avec la guerre au Soudan, voire bien plus avant, avec la déstabilisation du Sahel, consécutive à la chute de Mouammar Kadhafi, le le 20 octobre 2011.

Conséquences de cet environnement crisogène, le gouvernement tchadien a annoncé le 23 février 2026 avoir fermé sa frontière avec le Soudan (longue de 1300 kilomètres) jusqu’à nouvel ordre. Cette décision a été prise après des « incursions répétées » de groupes armés impliqués dans la guerre qui déchire le pays voisin.
Pour un État qui se trouve à un tel carrefour d’incertitudes, il est vital d’anticiper les périls à venir pour mieux les endiguer.

Ce n’est donc pas fortuit si à l’issue de la rencontre du 29 janvier entre les chefs d’État français et tchadien, il a été question d’une assistance française dans le domaine du renseignement, mais aussi dans la formation des forces de défense et de sécurité tchadiennes dont les contours n’ont pas encore été définie.

Dissiper la désinformation

Toutefois, il est important d’apporter des précisions sur ce nouveau départ convenu entre les parties tchadienne et française, et dissiper la désinformation savamment distillée par certaines officines à ce sujet.
Il ne s’agit pas pour les deux pays de renouer avec une coopération passée jugée asymétrique et parfois inadaptée aux enjeux sécuritaires nouveaux. Il ne s’agit pas d’installer une base militaire au Tchad, de redéployer des unités prépositionnées, encore moins d’établir un dispositif de sécurité partagée.

Bien avant la parenthèse glaciale de 2024, les deux parties s’étaient accordées à l’occasion de la visite au Tchad, début mars 2024 de Jean-Marie Bockel, émissaire personnel du chef de l’État français Emmanuel Macron, de l’indispensable modernisation de leur coopération sécuritaire.

Déjà, au sein même de l’armée française, le Livre blanc sur la défense et la sécurité nationale du 29 avril 2013, pose des jalons en ce sens. Il faut se réjouir de ce nouveau départ parce qu’il s’effectue dans l’intérêt des deux États, des deux peuples, et pour des gains sécuritaires communs.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *