La stratégie de Pékin en Afrique et le concept de Sud Global

S’il est un motif de satisfaction de la République populaire de Chine, depuis le retour de Donald Trump à la Maison Blanche, c’est incontestablement le désintérêt du président américain pour le soft power.
Éric Topona

Parmi les premières mesures prises par Donald Trump dans le cadre de sa politique d’austérité budgétaire, la suspension des activités de la Voix de l’Amérique aura été l’une des plus spectaculaires et des plus stupéfiantes.
Assurément, ce fut du pain béni pour Pékin et sa stratégie d’expansion informationnelle, notamment en Afrique de l‘Ouest.
Une note récente de l’Institut de relations internationales et stratégiques (IRIS), intitulée Le Sud Global : une « couverture informationnelle » au service de l’influence médiatique de Pékin en Afrique de l’Ouest francophone, se penche sur cette dimension très peu étudiée de la stratégie géopolitique de la Chine.
Communauté d’intérêts et de destin avec l’Afrique
En effet, cette note relève d’emblée que, dès le début de son expansion en Afrique à l’aube des années 2000 et notamment sous la présidence de Xi Jinping, la Chine se rend à l’évidence que son statut d’ »atelier du monde » ne sera pas le seul vecteur de sa présence et de son influence en Afrique de l’Ouest francophone. Elle ne pourra se satisfaire de tenir l’unique rôle de pourvoyeuse de l’Afrique en produits de première nécessité et à bas prix, ou celui de grande consommatrice de matières premières. Il lui sera indispensable de diffuser un narratif sur le thème d’une communauté d’intérêts et de destin avec l’Afrique.
Pour ce faire, la Chine ira d’abord puiser dans l’histoire. C’est dans cette dynamique informationnelle qu’elle fera émerger le concept de « Sud Global » abondamment repris aujourd’hui par les politiques et les spécialistes de sciences politiques ou de relations internationales.
Recyclage idéologique du mouvement des non-alignés
Toutefois, lorsqu’on en a fait la genèse, on peut conclure, à juste titre, qu’il n‘y a rien de nouveau sous le soleil.
Le concept de « Sud Global » n’est pas sans rappeler le mouvement des non-alignés au milieu du xxe siècle.
Faisant le constat d’une extrême bipolarisation idéologique de la scène internationale entre l’est et l’ouest, laquelle rendait quasiment inaudible toute vision du monde alternative et méconnaissait les préoccupations spécifiques des peuples naguère colonisés ou en voie d’émancipation, ceux-ci se retrouvèrent, en 1955, à la Conférence de Bandung en Indonésie (du 18 au 24 avril 1955) et lancèrent le mouvement des non-alignés.
Dans son ambition géopolitique d’œuvrer à l’avènement d’un monde multipolaire, Pékin a cru devoir procéder à un recyclage idéologique du mouvement des non-alignés pour celui de Sud Global.
Contrer l’hégémonie occidentale en Afrique
L’Afrique de l’Ouest francophone est l’une des aires géographiques en Afrique où les prétentions de la Chine sont les plus affirmées. Pékin a déployé une toile informationnelle qui va de l’exportation de son discours officiel à l’international, tel que voulu par le Parti communiste chinois (PCC), à une remise en question de ce qu’elle appelle hégémonie occidentale.
Ce narratif insinue que le combat séculaire de la Chine contre l’impérialisme occidental est en tous points semblable à celui que mènent ces pays d’Afrique pour l’accession à leur souveraineté véritable.
Dès lors, cette appartenance commune aux « damnés de la terre » est perçue par la Chine comme un a priori favorable.
Modèle de réussite en Afrique
Toutefois, pour avoir surmonté les affres du sous-développement, Pékin se positionne comme modèle de réussite en Afrique.
Cette architecture informationnelle de la Chine n’est pas seulement idéologique. Elle vise également à exporter la connaissance de la Chine en Afrique de l’Ouest francophone, telle que les dirigeants chinois veulent que leur pays soit perçu dans cette région d’Afrique.
C’est dans cette perspective que des médias chinois se sont installés sur le continent. Et l’agence chinoise de presse Xinhua met gracieusement à la disposition des médias locaux des dossiers d’information alors que les agences concurrentes occidentales rendent ces informations payantes, tout en contribuant à la formation des journalistes et autres techniciens locaux, ainsi qu’à la construction d’infrastructures de radio ou de télévision.
« L’arbre qui cache la forêt »
Au demeurant, cette architecture informationnelle de Pékin est l’arbre qui cache la forêt des réalités de plus en plus contestées de la présence chinoise en Afrique. Jamais, dans les informations diffusées par les médias chinois ou leurs satellites africains, il n’est fait cas des libertés que prennent par exemple les entreprises chinoises avec les droits sociaux de leurs travailleurs en Afrique ou des contestations dont ces violations sont l’objet.
Bien plus, il ne sera jamais fait cas de la situation politique intérieure en Chine ou des oppositions au pouvoir central de Pékin.
D’où la conclusion de la note de l’IRIS : « Les médias chinois ont établi leur présence et ont trouvé des relais locaux qui reprennent les récits chinois, plus par intérêt économique qu’idéologique.
Outre les médias ouest-africains partenaires, des personnalités politiques locales reprennent également les récits pro-PCC dans des entretiens relayés par les médias internationaux chinois, dans un effort visant à légitimer ces narratifs.
Les publications promouvant le Sud Global ont aussi pour objectif de nuire à l’image de puissances occidentales en Afrique de l’Ouest francophone et participent à créer un environnement informationnel hostile à ces États ».

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