C’est une enquête qui continue de faire grand bruit dans les médias africains et internationaux et amplement reprise sur les réseaux sociaux. Elle a été menée par le collectif d’investigation All Eyes On Wagner et s’intitule : Le Business du Désespoir. Le recrutement des combattants africains par l’Armée Russe. Éric Topona.
Il ne s’agit pas de la première investigation du genre sur un phénomène qui ne cesse de prendre de l’ampleur. Qu’il s’agisse du groupe Wagner en Afrique rebaptisé Africa Corps après le décès tragique de son fondateur Evgueni Prigojine, le 23 août 2023 dans le crash d’un avion privé en Russie, au nord de Moscou, de leurs violations massives des droits humains sur les terrains d’opération ou de la migration d’Africains pour aller combattre dans l‘armée russe, ces exodes ont fait l’objet de nombreux articles de presse depuis au moins 3 ans.
Une enquête documentée
Toutefois, ce qu’il y’a de nouveau avec l’enquête du collectif d’investigation All eyes on Wagner, c’est son caractère factuel.
En effet, cette enquête ne se limite pas à publier des chiffres, des abstractions qui ne pourraient être étayés par aucun support concret. Les enquêteurs d’Inpact ont pris le soin de préciser leurs sources, de publier des photos et des témoignages dont de nombreux protagonistes sont identifiables sur les réseaux sociaux. Le renvoi à certains comptes sur Facebook par exemple aura permis à certains internautes de corroborer certains témoignages, ou de confirmer le statut, voire le décès de certains de ces combattants africains dans l’armée russe.
Stratégie de recrutement
Commençons par les techniques de recrutement telles que les détaille l’enquête d’Inpact qui gère le projet « All Eyes On Wagner ».
Elles se veulent résolument alléchantes, singulièrement avantageuses et gages d’un avenir radieux pour les futures recrues :
- Un paiement initial en espèces entre 2 000 USD et 30 000 USD pour la signature d’un contrat puis un salaire mensuel autour de 2 200 / 2 500 USD, avec une assurance maladie incluse ;
- Une naturalisation russe accélérée pour chaque candidat au bout de 3 à 6 mois de service ;
- Une formation militaire de type forces d’élite en Russie.
Pour ce qui concerne les formalités administratives, elles sont menées par certaines agences de voyage qui ont pris des parts de marché sur ce business fort lucratif. Elles se chargent de mener toutes les formalités contre une rémunération qui peut varier entre 1 000000 FCFA (1520 euros) à 1950000FCFA (2972 euros) selon les pays africains de départ.
S’agissant du visa notamment dans la perspective d’études universitaires, ce précieux sésame supposé ouvrir les portes du paradis russe fantasmé, il est généralement d’un trimestre, donc précaire et susceptible d’installer le migrant africain en position de fragilité à son expiration ; voire de l’exposer à un chantage pour se rendre au front sous peine d’expulsion : « Le premier visa est de trois mois, impliquant nécessairement un renouvellement pour la totalité du cycle universitaire. Cela crée de l’incertitude et un risque potentiel de pression d’expulsion ».
S’agissant des stratégies de recrutement, les plus courantes sont les suivantes :
- Des agences de voyage, comme nous l’avons mentionné plus haut, sont spécifiquement créées en Afrique et en Russie ;
- La mise à contribution de la notoriété du Kremlin ;
- L‘utilisation d‘influenceurs et ou de combattants déjà présents sur les théâtres d’opérations comme ambassadeurs, voire rabatteurs auprès de leurs communautés ;
- La diffusion de fausses annonces d’offres d’emploi ;
- La mobiliation discrète des réseaux d’immigration illégale.
- Un autre type de recrutement est connu et a été documenté à partir de 2024. Il s’agit de recrutements forcés au sein des populations de migrants clandestins interceptés en Russie, à qui il est proposé deux choix : être expulsé vers leur pays d’origine ou signer un contrat pour rejoindre les rangs de l’armée russe. Profiter de la misère humaine
Comme pour l’immigration illégale classique vers l’Occident, Inpact souligne que « Le succès du recrutement repose aussi sur le fait qu’il génère un écosystème commercial et crée des opportunités pour certains individus de générer des revenus sur la misère humaine ».
Mais au grand dam des migrants qui se seront faits berner, « La supercherie n’est dévoilée qu’au moment de l’arrivée du migrant africain en Russie ».
Une fois le piège refermé, le déploiement de ces migrants sur les terrains de combat est précédé par une brève période de formation qui est à mille lieues d’une formation militaire classique.
Cette formation sommaire aux techniques de combat et au maniement des armes est si insuffisante qu’elle fait de ces nouvelles recrues une chair à canon idéale, ce d’autant plus qu’elles sont pour la plupart envoyées en première ligne : « Le temps de service sous l’uniforme russe est révélateur du destin de chair à canon et du manque d’entraînement des recrues africaines avec une moyenne de 6 mois avant d’être tué au combat. Certaines recrues ne font qu’un mois avant d’être tuées (51 recrues), le service le plus long est de 19 mois, réalisé par un ressortissant égyptien et un autre de nationalité béninoise avant leur décès ».
Prendre la juste mesure du drame
Certains gouvernements africains, à l’instar du Kenya, ont pris la juste mesure de ces drames de la migration vers l’armée russe, froidement pensée, fondée sur la supercherie et qui se concluent par des drames humains.
Dans les réseaux sociaux, après des moments de déni massif, une prise de conscience quant au caractère cynique des méthodes russes d’enrôlement en ligne de combattants africains va grandissante et il y’a lieu d’espérer qu’elle ne retombe pas, grâce à l’implication de médias africains et d’organisations de la société civile.
