Burkina Faso : quatre ans après le putsch, entre reconquête revendiquée et libertés en recul

Le 30 septembre 2022, le capitaine Ibrahim Traoré prenait le pouvoir par la force au Burkina Faso, renversant le lieutenant-colonel Paul-Henri Sandaogo Damiba, lui-même arrivé au pouvoir par un coup d’État huit mois plus tôt. À 34 ans, le jeune officier devenait alors le visage d’une nouvelle génération de dirigeants militaires au Sahel. Quatre ans plus tard, que retenir de sa gouvernance ? Par Éric Topona.

Quatre ans après son arrivée au pouvoir, Ibrahim Traoré revendique un bilan marqué par la reconquête territoriale, la souveraineté économique et la rupture avec certains partenaires traditionnels. Mais derrière cette communication officielle se dessine également un autre bilan : celui d’un espace civique considérablement réduit, d’une pression accrue sur les voix critiques et d’une transition militaire dont l’horizon politique reste incertain.

La sécurité comme principal étendard

Dans son intervention récente sur la Radiodiffusion Télévision du Burkina (RTB), le média public, Ibrahim Traoré a défendu l’action de son régime et mis en avant les avancées enregistrées sur le front sécuritaire. Le chef de l’État affirme notamment que les forces burkinabè ont reconquis plusieurs zones auparavant contrôlées ou menacées par les groupes armés jihadistes.

La lutte contre le terrorisme demeure en effet le principal argument avancé par les autorités pour justifier la poursuite de la transition militaire. Le gouvernement a renforcé les forces combattantes et les Volontaires pour la défense de la patrie (VDP), tout en affirmant vouloir développer une industrie nationale de défense. Dans ses documents officiels, le pouvoir présente la restauration de l’intégrité territoriale comme l’une de ses priorités centrales.

Cette politique sécuritaire s’accompagne d’un discours fortement axé sur la souveraineté. Pour le pouvoir, il ne s’agit plus seulement de combattre les groupes armés, mais de réduire la dépendance du Burkina Faso à l’égard de ses partenaires étrangers.

Souveraineté économique et rapprochement avec Moscou

Depuis son arrivée au pouvoir, Ibrahim Traoré a également multiplié les initiatives présentées comme des marqueurs de souveraineté économique : relance de projets industriels, transformation locale de certaines ressources, renforcement du contrôle de l’État sur le secteur minier et développement d’infrastructures.

Le programme Faso Mêbo s’inscrit dans cette volonté affichée de privilégier les réalisations nationales et de répondre aux besoins des populations.

Sur le plan diplomatique, le changement est tout aussi spectaculaire. Ouagadougou a progressivement rompu avec plusieurs marqueurs de sa coopération traditionnelle avec la France et s’est rapproché de la Russie. Le Burkina Faso a également renforcé son alliance avec le Mali et le Niger au sein de l’Alliance des États du Sahel (AES), devenue l’un des principaux cadres politiques et sécuritaires du régime.

Cette réorientation constitue l’un des changements les plus visibles des quatre dernières années. Elle est présentée par les autorités comme une affirmation de souveraineté et une volonté de diversifier les partenariats internationaux.

Mais le prix politique est lourd

C’est sur le terrain des libertés publiques que le bilan apparaît particulièrement controversé.

Human Rights Watch estime que la situation des droits humains au Burkina Faso s’est encore détériorée en 2025, évoquant à la fois les exactions commises par les groupes armés islamistes et celles imputées aux forces étatiques et aux milices progouvernementales. L’organisation fait également état d’une répression accrue des médias, de l’opposition politique et de la dissidence.

La pression exercée sur les voix critiques constitue ainsi l’un des principaux points noirs de la gouvernance d’Ibrahim Traoré.

Le cas de l’avocat Guy-Hervé Kam est emblématique. Figure de la société civile et responsable du mouvement politique Servir et non se servir (SENS), il a été arrêté, libéré à plusieurs reprises sur décision judiciaire, puis de nouveau placé sous contrôle judiciaire ou incarcéré dans le cadre de procédures engagées par les autorités militaires. Human Rights Watch a documenté ces épisodes et les poursuites dont il a fait l’objet.

D’autres journalistes, commentateurs et acteurs de la société civile ont également été arrêtés, réquisitionnés ou portés disparus. En juin 2024, Serge Oulon, directeur de publication du journal L’Événement, ainsi que les commentateurs Kalifara Séré et Adama Bayala, avaient notamment été enlevés par des hommes non identifiés.

En juin 2026, Human Rights Watch dénonçait encore la disparition forcée d’un journaliste burkinabè et estimait que la répression des médias indépendants avait permis aux autorités d’exercer un contrôle accru sur l’espace informationnel.

Une transition qui s’éternise

Autre interrogation majeure : la durée de la transition.

Ibrahim Traoré est arrivé au pouvoir en promettant de faire de la lutte contre le terrorisme la priorité absolue. Quatre ans plus tard, la transition militaire demeure au cœur du système politique burkinabè.

Le pouvoir a, par ailleurs, engagé une réflexion institutionnelle destinée à « réorganiser totalement » l’État, avec notamment l’élaboration annoncée d’une nouvelle Constitution.

Cette orientation pose une question fondamentale : jusqu’où la refonte institutionnelle peut-elle aller sans remettre en cause le principe d’un retour à un ordre politique civil et démocratique ?

Le débat est d’autant plus sensible que le pouvoir burkinabè assume désormais une conception de la gouvernance qui place les impératifs sécuritaires et la souveraineté au-dessus des modèles démocratiques classiques.

Quatre ans après, deux récits du Burkina Faso

Au fond, quatre ans de pouvoir d’Ibrahim Traoré produisent deux récits qui s’affrontent.

Le premier est celui du régime : reconquête territoriale, souveraineté, industrialisation, patriotisme, nouveaux partenariats internationaux et émancipation vis-à-vis des anciennes puissances tutélaires. La communication officielle burkinabè présente cette trajectoire comme une transformation profonde du pays.

Le second est celui des organisations de défense des droits humains : rétrécissement de l’espace civique, pression sur les médias, arrestations et disparitions de voix critiques, ainsi que persistance de graves violences contre les civils. Human Rights Watch estime notamment que des institutions chargées de garantir les droits humains n’ont pas disposé de l’indépendance nécessaire pour mener efficacement leur mission.

Entre ces deux récits, une réalité demeure : le Burkina Faso de 2026 n’est plus celui de septembre 2022.

Ibrahim Traoré a profondément remodelé la politique intérieure, la diplomatie et le discours national autour de la souveraineté. Mais quatre ans après le putsch qui l’a porté au pouvoir, la question demeure entière : la reconquête de la souveraineté peut-elle durablement s’accommoder du recul des libertés publiques et de l’absence d’un calendrier clair de sortie de la transition ?

C’est désormais l’un des principaux défis auxquels son régime est confronté.

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