Burkina Faso : des journalistes sommés de troquer la plume contre le treillis
Au Burkina Faso, la frontière entre journalisme et engagement militaire semble désormais se rétrécir dangereusement. Quarante-quatre journalistes issus de médias publics et privés ont participé, en fin de semaine dernière, à une formation militaire présentée par les autorités comme une « immersion patriotique » à l’Académie de police de Pabré, près de Ouagadougou. Par Éric Topona.
Durant plusieurs jours, les participants ont été soumis à des activités physiques et à des exercices militaires. Des images diffusées par la Radiodiffusion Télévision du Burkina (RTB) montrent certains journalistes en uniforme camouflé et portant des armes, donnant à cette initiative une allure pour le moins inhabituelle pour des professionnels de l’information.
Selon le ministère de la Sécurité, cette formation ne serait pas exceptionnelle : elle devrait être reconduite chaque année.
« Un journaliste qui n’est pas patriote est une menace »
Le ministre de la Communication, Pingdwendé Gilbert Ouédraogo, a assumé cette orientation avec une formule qui fait déjà débat : « Un journaliste professionnel qui n’est pas patriote est une menace pour son pays. »
Pour les autorités burkinabè, l’objectif est de permettre aux journalistes de mieux comprendre les réalités auxquelles sont confrontées les forces de défense et de sécurité, notamment dans le contexte de la lutte contre les groupes djihadistes.
Mais cette justification ne dissipe pas les inquiétudes. Elle pose au contraire une question fondamentale : jusqu’où peut aller l’exigence de patriotisme sans empiéter sur l’indépendance indispensable à l’exercice du journalisme ?
RSF et les syndicats tirent la sonnette d’alarme.
Reporters sans frontières (RSF) et plusieurs organisations de défense de la liberté de la presse ont exprimé leurs préoccupations face à cette initiative. Pour ces organisations, un journaliste ne devrait pas être assimilé à un soldat, encore moins devenir un rouage de la communication d’une machine de guerre.
Des syndicats de journalistes redoutent également que cette formation ne fragilise davantage l’indépendance éditoriale dans un pays où les relations entre les autorités et les médias sont déjà particulièrement tendues.
Car derrière l’argument de « l’immersion patriotique » se profile une interrogation plus lourde : un journaliste peut-il conserver toute sa liberté de ton lorsqu’il est appelé à intégrer, même temporairement, les codes et les pratiques de l’appareil militaire ?
Un contexte de pression croissante sur les médias
Cette initiative intervient dans un climat politique et sécuritaire particulièrement tendu depuis l’arrivée au pouvoir du capitaine Ibrahim Traoré à la suite du coup d’État de 2022.
Ces dernières années, plusieurs médias étrangers ont été suspendus au Burkina Faso, tandis que les autorités militaires ont renforcé leur discours de mobilisation patriotique face à l’insurrection djihadiste.
Dans ce contexte, l’obligation faite aux journalistes de participer à une formation militaire apparaît comme un nouveau marqueur de la conception que le pouvoir entend imposer du rôle des médias.
Le débat dépasse donc largement la question d’une simple formation. Il touche au cœur même du métier : le journaliste est-il un citoyen appelé à soutenir l’effort national, ou un professionnel indépendant dont le devoir premier demeure d’informer, d’enquêter et de questionner le pouvoir ?
Le patriotisme peut être revendiqué. La liberté éditoriale, elle, ne devrait pas devenir une permission accordée par les autorités. Car lorsque la plume commence à marcher au pas, c’est toute la liberté de la presse qui risque de finir au garde-à-vous.
