Dans un article récent, un magazine fait un constat sans appel : « Les juntes du Mali, du Niger et du Burkina Faso, appuyées par leurs alliés les plus fidèles, ont beau clamer des succès militaires de plus en plus spectaculaires face aux groupes djihadistes, les faits restent têtus. Pour la troisième année consécutive, le Sahel concentre près de la moitié des morts liés au terrorisme dans le monde, selon le dernier Indice mondial du terrorisme publié par le groupe de réflexion Institute for Economics and Peace, basé en Australie ».
Éric Topona
Il se passe, dans les pays de l’Alliance des États du Sahel, une importante bascule géostratégique depuis 2025, qui ne semble guère retenir l’attention des opinions publiques africaines ni celle de nombreux spécialistes de cette région tumultueuse du continent africain.
Il y a à peine cinq ans, le Niger, le Mali et le Burkina Faso étaient cités en exemple dans toute l’Afrique subsaharienne francophone comme des modèles de décolonisation réussie, après la parenthèse néocoloniale de six décennies d’indépendance considérées comme factices par l’AES. Ce « tour de force » géostratégique était attribué à l’arrimage de ces pays à Moscou et au narratif de Vladimir Poutine sur son prétendu combat pour l’avènement d’un monde multipolaire.
Comme preuve de leur détermination à donner corps à cette nouvelle donne géopolitique, ces États du Sahel ont procédé à des ruptures inédites en Afrique subsaharienne francophone. Ils décident alors de rompre avec toutes les institutions multilatérales qu’ils estiment inféodées à la France, voire à l’Occident : la CEDEAO, l’OIF. Et ils annoncent dans la foulée la création d’une Alliance des États du Sahel (AES) qui aura comme mission prioritaire la reconquête de leur intégrité territoriale et le rétablissement de la sécurité des personnes et des biens sur l’ensemble de leurs pays respectifs. Cette mission sera en grande partie confiée aux paramilitaires russes du groupe Wagner d’Evgueni Prigogine, devenu plus tard Africa Corps après la mort de leur dirigeant fondateur.
Passé l’euphorie des deux premières années où la communication au sujet des succès de guerre l’emportait en réalité face à de réelles victoires sur les théâtres d’opérations, force est de constater que l’heure est à la désillusion et au désenchantement.
La visite en mars 2026 de Nick Checker, le “Monsieur Sahel” de l’administration Trump, a fait l’effet d’un véritable coup de tonnerre dans le ciel des pays de l’AES. Pareille visite était impensable sous l’administration Biden en raison de son opposition farouche à Moscou. Le rapprochement entre Poutine et Trump a rendu possible ce tropisme américain des pays de l’AES. Mais le plus important est ailleurs.
Pourquoi les pays de l’Alliance des États du Sahel se résignent-ils à se tourner vers Washington pour leurs politiques sécuritaires, alors que la Russie de Poutine était supposée les protéger grâce à un « dôme de fer » et avait promis d’éradiquer les groupes terroristes ?
C’est au mieux un constat d’impuissance, au pire un constat d’échec. Le monde entier se souvient du blocus imposé au Mali par le JNIM sur l’approvisionnement en carburants des principales villes du pays, notamment Bamako. À telle enseigne que certains ont redouté l’effondrement du régime. Revirement inédit, le représentant permanent du Mali aux Nations unies s’est fendu d’un appel à l’aide internationale au nom des trois pays de l’AES ! Et, fait notable, cet appel à l’aide n’excluait pas les puissances occidentales. Ce blocus survient près de deux ans environ après une attaque sans précédent des principaux lieux de pouvoir à Bamako par les terroristes djihadistes.
Au Burkina Faso, en dépit de la création du mouvement paramilitaire des VDP (Volontaires pour la défense de la patrie), c’est quasiment la moitié du territoire national qui échappe au contrôle de l’État central. La multiplication de mesures symboliques sur fond de panafricanisme dévoyé ne change rien à la réalité. Le Burkina Faso est devenu le seul pays au monde où il ne se passe plus un seul trimestre sans l’annonce d’une tentative de coup d’État.
Au Niger, les attaques récentes contre l’aéroport de Niamey, non loin d’un lieu de stockage d’une cargaison d’uranium, ont fait craindre le pire. Comme de coutume chaque fois que les forces de défense et de sécurité de ce pays enregistrent des revers sécuritaires, le chef de la junte s’est empressé de pointer un doigt accusateur sur ses boucs-émissaires de toujours, à savoir la Côte d’Ivoire et la France. Il a cependant remercié ses partenaires russes. Mais la question qui vient à l’esprit est celle de savoir quelles sont les capacités d’anticipation de ces partenaires en termes de renseignement prévisionnel ?
Ce tableau, qui est loin d’être exhaustif, permet dès à présent de conclure que le bouclier et l’exclusivité russes ont montré leurs limites dans les États de l’AES. Réalisme et pragmatisme semblent être les maîtres-mots dans leurs stratégies d’alliance. Leur survie est à ce prix. Tous les chemins ne mènent plus à Moscou.
